15 octobre

Sainte Thérèse d’Avila

Vierge, Réformatrice des Carmélites — Docteur de l’église catholique

(1515-1582)

 

Sainte Thérèse naquit en Espagne, de parents nobles et chrétiens. Dès l’âge le plus tendre, un fait révéla ce qu’elle devait être un jour. Parmi ses frères, il y en avait un qu’elle aimait plus que les autres; ils se réunissaient pour lire ensemble la Vie des Saints : « Quoi! Lui dit-elle, les martyrs verront Dieu toujours, toujours! Allons, mon frère, chez les cruels Maures, et soyons martyrs aussi, nous pour aller au Ciel. » Et, joignant les actes aux paroles, elle emmenait son petit frère Rodrigue; ils avaient fait une demi-lieue, quand on les ramena au foyer paternel.

Elle avait dès lors une grande dévotion à la Sainte Vierge. Chaque jour elle récitait le Rosaire. Ayant perdu sa mère, à l’âge de douze ans, elle alla se jeter en pleurant aux pieds d’une statue de Marie et La supplia de l’accepter pour sa fille, promettant de la regarder toujours comme sa mère.

Cependant sa ferveur eut un moment d’arrêt. De vaines lectures, la société d’une jeune parente mondaine, refroidirent son âme sans toutefois que le péché mortel la ternit jamais. Mais ce relâchement fut court, et, une vive lumière divine inondant son âme, elle résolut de quitter le monde. Elle en éprouva un grand déchirement de cœur; mais Dieu, pour l’encourager, lui montra un jour la place qu’elle eût occupée en enfer, si elle s’était attachée au monde.

Elle devint la réformatrice de l’Ordre du Carmel et fut accompagnée de saint Jean de la Croix.

Un séraphin vint un jour la percer du dard enflammé de l’amour divin : Jésus la prit pour épouse. Ses révélations, ses écrits, ses miracles, ses œuvres, ses vertus, tout est à la même hauteur sublime.

Elle a notamment rédigé à la demande de ses supérieures : le Château intérieur, le Chemin de la perfection, les Exclamations, les Fondations.

Comment la grande réformatrice du Carmel laissa d’abord le Seigneur bâtir une demeure en son cœur

24 août 1562. Sur les murailles d’Avila et sur le haut plateau de vieille Castille, un jour d’été va se lever. Il sera sans doute torride comme le sont tous les jours à cette époque de l’année. Mais, pour l’heure, l’aube apporte le répit de quelques heures de fraîcheur et les nombreux couvents de la ville s’éveillent à la vie quotidienne. Les notes graves ou aiguës de leurs clochers se mêlent en un concert familier. Pourtant, une oreille attentive pourrait percevoir le timbre aigrelet d’une cloche inconnue. Il vient du sud-est de la ville, hors les murs. Modeste en vérité.

Saint Joseph d’Avila, le premier carmel réformé, vient de naître. Dans toute la ville, les langues vont bon train. Et d’abord au monastère de l’Incarnation. « Elle a osé! Mais alors, elle s’est mise en état de rébellion! Oh! Soyez certaines qu’elle recevra bientôt le châtiment qu’elle mérite! » Dans les salons, les rues, sur les places, les commentaires ne sont pas tendres. « Vous ne savez pas ce qu’elle a encore fait? Il ne lui suffisait pas de se singulariser par ces extases et toutes ces extravagances. Elle se pose en fondatrice, maintenant! »

« Elle », c’est Teresa de Ahumada. Elle a quarante-sept ans et, depuis l’âge de vingt ans, elle est moniale au Carmel de l’Incarnation. Voici plusieurs années déjà qu’elle défraye la chronique du petit monde pieux d’Avila. Les uns — peu nombreux — voient en elle une sainte ou presque. Les autres, pour la plupart sceptiques, la voueraient volontiers aux bûchers de l’Inquisition. En tout cas, en Avila, lorsqu’il est question de religion, il n’est pas nécessaire de préciser : quand on dit « elle », tout le monde sait qu’il s’agit de Teresa de Ahumada.

La tempête suscitée par la fondation de Saint-Joseph d’Avila va durer quelques mois. Thérèse s’en tirera avec les honneurs de la guerre. Devant le provincial  qui l’a mandée, elle accueillera humblement la réprimande qu’il lui adresse, mais elle n’aura pas de peine à justifier. Quand les supérieurs lui ont demandé de cesser de travailler à cette fondation, elle a obtempéré. Mais sa compagne et amie, dona Guiomar de Ulloa, veuve et laïque, n’était pas soumise à l’autorité du provincial, et c’est elle qui a obtenu le bref de fondation pour un couvent placé, du reste, sous la juridiction de l’évêque et non de l’Ordre. Et quand la municipalité engagera une procédure pour supprimer ce couvent, perçu par les autres comme une menace, un jeune dominicain de talent, le père Domingo Banez, en prendra la défense et son éloquence obtiendra gain de cause. Quelques mois plus tard, Thérèse recevra elle-même la permission de quitter l’Incarnation pour Saint-Joseph. Dès lors, les gens d’Avila s’occuperont d’autre chose! Jusqu’au moment où, cinq ans plus tard et cette fois sur l’ordre du père général, Thérèse entrera dans la grande aventure des fondations. Celle-ci ne prendra fin qu’à sa mort et fera d’elle la « madre fundadora », la mère fondatrice, d’une nouvelle famille religieuse, mais aussi le titre inscrit sur le socle de sa statue à Saint Pierre de Rome. Le 24 août 1562 est donc une date essentielle et pour le carmel réformé et pour sa fondatrice.

Ce qui est déjà vrai au regard des hommes l’est plus encore si l’on s’efforce retrouver dans l’itinéraire de Thérèse de Jésus le cheminement de la Grâce. La fondation de Saint-Joseph d’Avila est à la fois le fruit de toute une évolution intérieure et le point de départ d’une aventure.

Thérèse n’est pas devenue fondatrice par caprice ou par hasard. Elle est entrée au carmel pour répondre à l’élan intérieur qui l’anime depuis toujours. Fillette, elle déclarait déjà : « Je veux voir Dieu » et, pour y parvenir plus vite, elle avait voulu quitter furtivement la maison paternelle dans l’intention de se faire couper la tête au pays des Maures, c’est dire son impatience. Cette recherche, elle l’a poursuivie pendant une vingtaine d’années au monastère de l’Incarnation : avec des hauts et des bas, des infidélités pour lesquelles elle se montrera plus tard sévère, des tâtonnements et des erreurs, mais, en même temps, et surtout après la mort de son père en 1543, une constance que rien ne pourra altérer.

C’est à partir de 1554 — elle approche alors de la quarantaine — que le Seigneur vient à rencontre de ses efforts. Il prend en main les rênes de sa vie. Dès lors, elle ne lui refusera plus rien, du moins de propos délibéré. Commence alors pour Thérèse une grand aventure. Purement spirituelle d’abord. Les faveurs divines lui sont prodiguées à profusion et de manière spectaculaire : grâces d’oraison accompagnées d’extases, d’illuminations, et de ces extraordinaires élans d’amour qui trouvent leur paroxysme dans la grâce de la transverbération, que le Bernin a immortalisé dans sa sculpture, à sa manière baroque et théâtrale. Le Christ ressuscité devient son compagnon de route. Il l’instruit, la réconforte, et parfois la réprimande. Si ces grâces ont pour effet de susciter des commentaires souvent acides, elles donnent à Thérèse la conscience de l’étendue de sa misère et, corrélativement, lui font apprécier à sa juste valeur le salut qui lui est procuré. Elles éveillent aussi dans son cœur le désir de répondre, selon ses moyens, aux faveurs qui lui sont faites. Et c’est ainsi que naît le projet d’une communauté où l’on vivrait la règle primitive du Carmel dans toute sa radicalité, c’est-à-dire un véritable cœur à cœur avec Dieu, nourri par le silence, l’obéissance et la prière.

Ce dessein, inspiré d’en haut, Thérèse va le passer au crible du discernement et de l’obéissance. Elle consulte des théologiens sûrs. Et si elle n’agit pas toujours avec l’accord de ses supérieurs, elle ne transgresse du moins jamais leurs ordres, subtile nuance qui donna lieu à quelques empoignades sévères. Thérèse a beau avoir le cœur habité par son Seigneur, elle n’oublie pas d’avoir de la repartie. Le projet ayant pris corps, elle va l’enrichir et le nuancer. Elle s’intéresse au sort réservé aux Indiens d’Amérique, perçoit l’urgence de les évangéliser… Du coup, elle mesure la dimension apostolique de son œuvre et le rôle de la prière des carmélites pour « les capitaines [de la mission] que sont les prédicateurs et les théologiens ». Enfin, le père général, Jean-Baptiste Rossi, enthousiasmé par ce qu’il voit dans la communauté nouvelle, lui intime l’ordre de fonder, en Castille, « autant de couvents qu’elle a de cheveux sur la tête ». Investie de cette mission, Thérèse, de 1567 à sa mort, deviendra « la dame errante de Dieu ».

Cette activité, loin d’entraver son aventure intérieure, va lui faire franchir un nouveau cap. Non sans douleur du reste. Semblable en cela à saint Paul, elle va longtemps se sentir tiraillée, écartelée entre les tâches qui lui incombent et le désir de rejoindre son Seigneur par-delà la mort, pour poursuivre en permanence et sans obstacle le dialogue d’amour qu’il entretient avec elle. Cependant, cette tension diminuera. Marie-Madeleine, au jardin de la Résurrection, s’entendait dire : « Ne me retiens pas, mais va dire à mes frères… » Thérèse, qui voit dans la sainte une modèle, comprend que le sommet de l’union ne consiste pas en une jouissance prolongée de la présence du Seigneur, mais dans la coopération de chaque instant à son œuvre de salut. Cet apaisement progressif trouvera son terme le 18 novembre 1572, jour où elle entendra le Seigneur lui dire : « Personne ne pourra jamais te séparer de moi. Désormais tu seras mon épouse. Mon honneur est le tien, ton honneur est le mien. » Ou encore, comme elle l’écrira plus tard : « Occupe-toi de mes affaires et je m’occuperai des tiennes. » Dès lors, pendant les dix années qui lui reste à vivre, elle donne la mesure de son génie. Jésus et Thérèse travaillent de concert, les fruits de cette œuvre commune sont marqués par l’Esprit de Jésus et la personnalité de Thérèse.

C’est dans le cadre de cet itinéraire spirituel et apostolique que vont mûrir les œuvres littéraires qu’elle a laissées ainsi que la doctrine qu’elles contiennent. Car Thérèse, docteur de l’Église, n’a rien d’autre à transmettre que « ce qui lui est arrivé ». Le récit de sa  « Vie » avait déjà connu une première rédaction peu avant la fondation du 24 août 1562. L’inquisiteur Soto venant à passer par Avila, Thérèse s’était spontanément adressée à lui. Après l’avoir rassurée, celui-ci lui avait conseillé de rédiger un compte rendu général de son itinéraire spirituel. Thérèse se mit à l’œuvre. C’est la seconde version, postérieure à 1562, que nous possédons, qui comprend le récit de la fondation de Saint-Joseph ainsi que la description des grâces abondantes et passablement voyantes qui sont octroyées à la carmélite à cette époque. Le Chemin de Perfection voit le jour dans ces mêmes années, « les plus tranquilles de ma vie », dit-elle, où elle réside parmi ses sœurs de Saint-Joseph. Le couvent était très pauvre, les livres fort chers et, pour beaucoup, mais à l’index par l’Inquisition, du moins dans leur version espagnole.

Pressées par ses sœurs, Thérèse consigne dans cet ouvrage les conseils précieux qu’elle leur a dispensés sur la vie d’oraison. Son chef-d’œuvre, en tout cas la meilleure présentation d’ensemble de sa doctrine, le Château intérieur, ne sera lui-même qu’une reprise sous une forme plus dialectique du récit de sa Vie.

En 1580, deux ans avant sa mort, hommage est enfin rendu à l’œuvre de Thérèse par le pape Grégoire XII qui approuve la réforme du Carmel. La réforme gagnera l’ensemble de l’ordre, y compris la branche masculine grâce aux efforts de Jean de la Croix, qui fut le directeur spirituel du carmel d’Avila et que Thérèse avait gagné à la cause de la réforme. En 1970, Thérèse fut la première femme proclamée docteur de l’Église par le pape Paul VI.

Source : Le livre des Merveilles édité par le Conseil de présidence du Grand Jubilé de l’An 2000, a été réalisé par une équipe internationale de 158 spécialistes sous la responsabilité de Mgr Joseph Doré, archevêque de Strasbourg; Thérèse d’AVila Comment la grande réformatrice du Carmel laissa d’abord le Seigneur bâtir une demeure en son coeur pages 580 à 583; Mame/Plon, Paris, septembre 1999, 1344 pages.

 

 

Sainte Thérèse d’Avila

 

« Une nature passionnée et une imagination fertile », une adolescente attirée par les beaux vêtements, les parfums et les garçons, « fugueuse » à son heure… On pourrait croire qu’il s’agit d’une adolescente d’aujourd’hui. Pourtant, cette jeune Espagnole du 16ième siècle deviendra l’une des plus grandes saintes et la première femme proclamée docteure de l’Église.

Thérèse gardera toute sa vie cette nature passionnée. Et quand elle s’engage comme carmélite, ce sera pour retrouver l’exigence d’une vie entièrement consacrée à la contemplation de Dieu. Les livres qu’elle nous a laissés — Le château intérieur, Le chemin de la perfection, le Livre de la Vie — nous révèlent un parcours intérieur unique. Notre intériorité, ce n’est pas nous, c’est quelqu’un.

Le thème de la connaissance de soi, si important aujourd’hui, est fondamental chez Thérèse. Mais il ne s’agit pas d’un savoir psychologique. Comme l’enseigne Jean Monbourquette dans son livre De l’estime de sois à l’estime du Soi (Novalis/Bayard, 2001), nous sommes habités par une présence plus grande que nous-mêmes qui ne demande qu’à entrer en relation avec notre moi conscient. Pour Thérèse, la rencontre a lieu dans l’oraison, ce moment particulier où le désir de Dieu et le désir de notre âme se rencontrent. L’Évangile selon saint Jean nous donne un symbole de cette rencontre au puits de la Samaritaine.

« Tout le mal vient du fait que nous ne comprenons pas vraiment qu’il est près de nous », écrit Thérèse. La prise de conscience de cette vérité à la fois si simple et si étonnante pourrait changer le cours de notre vie, comme elle a changé le sien.

 

Lise Lachance

 

Tiré de Prions en Église, 15 octobre 2017, 28ième dimanche du temps ordinaire, édition dominicale, vol. 81, no 41, page 34.